Victor Hugo
Auteur et homme politique français du Romantisme
Victor-Marie Hugo (1802–1885) était un écrivain, poète, dramaturge et homme politique français qui devint une figure majeure du mouvement littéraire romantique. Il est mondialement connu pour les romans Notre-Dame de Paris (1831) et Les Misérables (1862), tandis qu'en France il est également célébré pour ses recueils de poésie tels que Les Contemplations et La Légende des siècles. Parallèlement à sa carrière littéraire, Hugo exerça comme journaliste, essayiste et défenseur des droits de l'homme, et occupa des fonctions politiques en France.
I. Enfance et Formation initiale
1802 – 1821
Victor-Marie Hugo est né à Besançon le 26 février 1802, troisième fils de Joseph Léopold Sigisbert Hugo, officier de carrière ayant grandi dans les armées de la République et de l'Empire, et de Sophie Trébuchet, fille d'un armateur de Nantes ayant des sympathies vendéennes. Le mariage était malheureux, et les premières années du garçon furent passées à naviguer entre les villes de garnison avant que sa mère s'installe à Paris. L'éloignement politique et personnel du couple — l'attachement de Sophie au Général Victor Lahorie, parrain d'Hugo, qui fut fusillé en 1812 pour avoir comploté contre Napoléon — installa dans le foyer une tension durable entre le bonapartisme du père et le royalisme de la mère, une division que le jeune poète ne résoudrait que lentement et publiquement.
En 1811 Sophie emmena ses fils en Espagne, où Léopold, devenu général au service de Joseph Bonaparte, était gouverneur d'Avila et de Guadalajara. Victor fut inscrit au Colegio de San Antonio Abad à Madrid, expérience d'austérité castillane, de discipline monastique et de parole espagnole qui fournirait un réservoir d'imagerie pour toute sa vie, de Hernani au Romancero. Le retour à Paris et l'effondrement de l'Empire furent suivis en 1815 d'un changement décisif : pour préparer ses fils à l'École polytechnique, Léopold plaça Victor et Eugène à la Pension Cordier, où les mathématiques alternaient avec les exercices de latin et les traductions versifiées de Virgile et d'Horace qui constituaient en fait l'apprentissage poétique du garçon. Sous les couvercles des pupitres, il remplit des carnets d'odes, de satires et d'une tragédie, Irtamène (1816), la même année où il inscrivit la célèbre résolution : « Je veux être Chateaubriand ou rien. »
L'ambition fut poursuivie avec méthode. En 1817, le quinzième garçon entra au concours de poésie de l'Académie française sur le bonheur procuré par l'étude ; ses vers reçurent une mention honorable, et seul l'aveu de son âge empêcha le prix, le jury ayant soupçonné une supercherie. La reconnaissance suivit rapidement de Toulouse, dont l'Académie des Jeux floraux le couronna en 1819 pour « Les Vierges de Verdun » et « Le Rétablissement de la statue de Henri IV », et en 1820 le nomma Maître ès Jeux floraux — honneur qui ratifiait son statut parmi l'établissement littéraire monarchiste alors qu'il était encore écolier. Avec ses frères Abel et Eugène, il fonda en décembre 1819 Le Conservateur littéraire, revue dont le titre même saluait le Le Conservateur royaliste de Chateaubriand. Largement écrite par Victor lui-même sous diverses pseudonymes, elle servit d'atelier, de vitrine et d'école critique jusqu'à cesser sa publication en mars 1821.
La prose suivit les vers. En 1818, selon le récit pour remporter un pari entre amis qu'il pouvait produire un conte en quinze jours, Hugo écrivit Bug-Jargal, court roman de l'insurrection des esclaves de Saint-Domingue ; sa première version parut dans les pages du Conservateur littéraire en 1820. Cette même année, l'assassinat du Duc de Berry par Louvel provoqua son « Ode sur la mort de S.A.R. le duc de Berry », pièce de deuil dynastique fervent qui lui valut une gratification royale de Louis XVIII et, selon la tradition qu'il ne fit rien pour décourager, le salut de Chateaubriand au « enfant sublime ». Que la phrase ait jamais été prononcée ou non, elle fixa sa persona publique : le prodige des lettres légitimistes.
La période se ferma dans le chagrin et la libération. Sophie Hugo, appauvrie et usée, mourut le 27 juin 1821. Elle avait interdit l'attachement de son fils à Adèle Foucher, fille d'amis de famille ; sa mort laissa Victor dénué, vivant brièvement d'une maigre allocation de mansarde, mais aussi libre de poursuivre le mariage qu'il célébra en 1822 — et libre, à dix-neuf ans, de devenir écrivain professionnel plutôt qu'ingénieur, avec Odes et poésies diverses déjà prenant forme à partir des manuscrits de ses années d'école.
II. Débuts royalistes et mariage
1822 – 1826
Les années suivant la mort de sa mère en 1821 transformèrent Hugo d'un écolier précoce lauréat de prix en un homme public des lettres. Son premier recueil, Odes et poésies diverses, parut en juin 1822 : royaliste et catholique de ton, il célébrait la Restauration des Bourbons et la mémoire du duc de Berry assassiné, et il valut à son auteur, alors âgé de vingt ans, une pension de Louis XVIII. Cette faveur royale eut une conséquence immédiate dans sa vie privée. Sophie Hugo avait interdit toute union avec Adèle Foucher, fille d'amis de famille ; sa mère disparue et un revenu modeste assuré, Hugo épousa Adèle à Saint-Sulpice le 12 octobre 1822. La noce fut assombrie par une tragédie : son frère Eugène, lui aussi amoureux d'Adèle et depuis longtemps fragile, s'effondra dans une folie irréversible cette même nuit, catastrophe privée qui hanta l'écriture d'Hugo sur la fatalité et la monstruosité.
La prose suivit rapidement. Han d'Islande (1823), roman gothique situé en Norvège et dédié en esprit à Adèle, fut moqué par de nombreux critiques mais recensé avec une généreuse perspicacité par Charles Nodier dans La Quotidienne. Le compte rendu ouvrit l'une des amitiés décisives de la jeunesse d'Hugo. Nodier, érudit, fantaisiste et bien introduit, attira Hugo dans la fraternité lâche de jeunes écrivains rassemblés autour de La Muse française, revue qu'Hugo aida à animer en 1823-24 avec Émile Deschamps, Alexandre Soumet et Alfred de Vigny. Là, Hugo publia son essai sur Walter Scott, provoqué par Quentin Durward, dans lequel il argumenta pour un nouveau roman « dramatique » — pittoresque, historique, moralement sérieux — anticipant son propre Notre-Dame de Paris. Son article de 1824 sur la mort de Byron à Missolonghi était tout aussi symptomatique : en saluant le poète rebelle, Hugo relâcha à moitié consciemment son allégeance à la bienséance classique.
Quand Nodier devint bibliothécaire de la Bibliothèque de l'Arsenal en 1824, ses appartements devinrent le cadre du second Cénacle, où Hugo, Vigny, les frères Deschamps, Lamartine, les frères Devéria et plus tard Sainte-Beuve mêlaient la poésie, la peinture et la convivialité des dimanches soir. C'est dans ce milieu que le Romantisme acquit la sociabilité et la confiance en soi. La préface des Nouvelles Odes (1824) affectait encore de dédaigner la querelle des étiquettes, insistant sur le fait que seule la bonne et mauvaise littérature existaient ; cependant les poèmes eux-mêmes se firent plus libres dans le mètre et l'imagerie. La vie domestique progressa parallèlement : après la perte de son premier fils Léopold en bas âge, la naissance de Léopoldine en août 1824 donna à Hugo l'enfant qui deviendrait le centre émotionnel de sa vie et, vingt ans plus tard, de son chagrin.
La reconnaissance officielle couronna cette phase royaliste. En 1825 Hugo reçut la Légion d'honneur — décernée aux côtés de Lamartine — et fut invité au couronnement de Charles X à Reims, expérience qu'il transforma en vers cérémonial même que la pageanterie archaïque le laissa intérieurement ironique. Il continua son voyage avec Nodier à travers les Alpes jusqu'à Chamonix et en Suisse cet été-là, voyage de glaciers, ruines et chemins de montagne qui aiguisa son goût pour la description du paysage et pour le sublime ; les deux hommes s'amusèrent aussi à collaborer sur des notes de voyage. L'année suivante, l'impulsion de ces influences devint visible. Bug-Jargal (1826), expansion d'une novella juvénile, plaçait un noble insurgé noir au centre de la révolte de Saint-Domingue et sondait l'esclavage et la violence révolutionnaire. Puis Odes et Ballades (1826), avec sa préface résonnante proclamant que la liberté dans l'art doit accompagner la liberté dans la société, annonçait que le pensionné des Bourbons était devenu le chef émergent d'une insurrection littéraire.
III. Leader du Mouvement romantique
1827 – 1833
Entre 1827 et 1833 Victor Hugo se transforma de jeune auteur d'odes royaliste en chef incontesté du Romantisme français, et transforma la scène parisienne en champ de bataille politique. Le tournant commença avec la Préface à Cromwell (1827), manifeste qui démolit les unités classiques de temps et de lieu, défendit le mélange du grotesque et du sublime comme la vérité de la nature, et proclama Shakespeare plutôt que Racine comme modèle pour le drame moderne. Cette même année son « Ode à la Colonne de la Place Vendôme » — défense de la gloire napoléonienne contre les insultes des diplomates étrangers — signala sa dérive loin du légitimisme des Bourbons vers un patriotisme libéral et bonapartiste, dérive accélérée en 1828 par la mort de son père, le Général Léopold Hugo, dont la carrière impériale le fils embrassa désormais avec fierté filiale. Autour de ses appartements de la rue Notre-Dame-des-Champs et plus tard de la rue Jean-Goujon se rassembla le second Cénacle : Sainte-Beuve, dont les critiques chaleureuses des Odes et Ballades dans Le Globe (1827) le firent confident d'Hugo et plus tard, désastreusement, l'amant d'Adèle ; Alfred de Vigny, Nodier, Nerval, Gautier, le sculpteur David d'Angers et les peintres Delacroix et les frères Devéria.
Le théâtre s'avéra le terrain le plus difficile à conquérir. Amy Robsart, adaptation de Kenilworth mise en scène en 1828 à l'Odéon sous le nom de son beau-frère Paul Foucher, fut hués ; Hugo apprit de l'échec et travailla plus vite et plus audacieusement. Marion de Lorme (1829) fut interdite par les censeurs de Charles X parce que son Louis XIII, faible et clérical, semblait une caricature du roi régnant ; Hugo refusa la pension compensatoire qui lui fut offerte et répondit avec Hernani, rédigé en gros un mois à l'automne 1829. Les censeurs la laissèrent passer avec des coupures et des moqueries, s'attendant à un fiasco ; à la place la première à la Comédie-Française le 25 février 1830 devint la fameuse « bataille d'Hernani », avec le gilet rouge de Gautier et une claque de jeunes artistes criant pour étouffer les classicistes nuit après nuit. La prose accompagna les vers : Le Dernier Jour d'un condamné (1829), un monologue à la première personne d'un homme attendant la guillotine, inaugura la campagne de toute une vie d'Hugo contre la peine de mort, tandis que Les Orientales (1829) offrait des expériences métriques étincelantes et de la sympathie pour la Grèce insurgée.
La Révolution de Juillet balaya les censeurs qui avaient interdit Marion de Lorme, qui finit par atteindre le Théâtre de la Porte-Saint-Martin en août 1831. Cette année-là apporta aussi Notre-Dame de Paris, écrit sous pression contractuelle pour l'éditeur Gosselin : vaste roman historique de 1482 dans lequel la cathédrale elle-même devient protagoniste, et dont le succès renforça la polémique d'Hugo pour la préservation des bâtiments médiévaux, argumentée furieusement dans « Guerre aux démolisseurs ! » (développée dans la Revue des deux mondes en 1832) et reprise dans l'édition définitive du roman cette année-là, augmentée des chapitres supprimés sur l'architecture et l'imprimerie. Les Feuilles d'automne (1831) révélaient un lyrisme plus tranquille et intime de famille et de mémoire. Pourtant la censure revint : Le Roi s'amuse, dont le François Ier débauché offensa le gouvernement de Louis-Philippe, fut supprimé après une seule représentation en novembre 1832, et Hugo poursuivit la Comédie-Française pour forcer une audience publique, utilisant sa célèbre préface de tribunal pour dénoncer le pouvoir arbitraire des ministres — il perdit l'affaire mais gagna l'argument. Se tournant vers le drame en prose, il produisit Lucrèce Borgia (février 1833) et Marie Tudor (novembre 1833) à la Porte-Saint-Martin. Dans le premier, une jeune actrice nommée Juliette Drouet joua le petit rôle de Princesse Negroni ; elle devint la maîtresse d'Hugo et sa compagne pour la vie. La célébrité de Lucrèce Borgia s'étendit encore quand l'opéra de Donizetti sur le sujet fut créé à La Scala en décembre 1833.
IV. Triomphes théâtraux et honneurs académiques
1834 – 1843
La décennie après 1834 vit Hugo consolider sa position de figure dominante du Romantisme français, passant des barricades de la polémique littéraire au velours des honneurs officiels. Elle s'ouvrit cependant avec deux œuvres en prose qui révélaient sa conscience sociale croissante. *Claude Gueux* (1834), inspirée par le procès et l'exécution d'un ouvrier qui avait tué un gardien de prison, transforma un entrefilet de journal en acte d'accusation soutenu contre la peine de mort et contre une société qui affamait et brutalisait les hommes avant de les condamner ; Hugo fit envoyer des copies aux députés, et l'histoire anticipait de trois décennies l'architecture morale des *Misérables*. La même année, *Littérature et philosophie mêlées* rassembla sa prose critique, incluant le « Journal des idées d'un révolutionnaire de 1830 » arrangé rétrospectivement, dans lequel il retoucha ses écrits royalistes juvéniles pour suggérer une évolution libérale plus régulière qu'il ne l'avait réellement suivie.
Le théâtre resta son principal domaine public, et il était inséparable de sa vie privée. Depuis 1833, l'actrice Juliette Drouet était sa maîtresse ; quand *Angelo, tyran de Padoue fut ouvert à la Comédie-Française en 1835, les grands rôles allèrent à Mademoiselle Mars et à Marie Dorval, et Juliette abandonna effectivement la scène pour devenir sa dévouée copiste et compagne. La jalousie possessive d'Hugo concernant sa carrière eut des conséquences durables : en 1840, il utilisa ses droits d'auteur pour bloquer une reprise parisienne de *Lucrèce Borgia* plutôt que de voir le rôle de Princesse Négroni donné à une autre actrice. Pendant ce temps sa production lyrique s'écoula régulièrement — *Les Chants du crépuscule* (1835), *Les Voix intérieures* (1837, dédiés à la mémoire de son père le Général Léopold Hugo) et *Les Rayons et les Ombres* (1840), qui contenaient « Tristesse d'Olympio », né d'un retour solitaire à la vallée où il avait aimé Juliette, et « Fonction du poète », proclamant l'écrivain guide et voyant. Une expérience opératique, *La Esmeralda* (1836), avec un livret tiré de *Notre-Dame de Paris* et la musique de Louise Bertin, dont le père dirigeait le puissant *Journal des débats*, s'effondra après quelques représentations malgré l'aide de Berlioz aux répétitions.
La reconnaissance des institutions fut plus durement obtenue. En 1836 l'Académie française rejeta Hugo deux fois en une seule année, préférant des candidats classiquement sûrs et punissant l'auteur de *Hernani* pour son assaut contre les anciennes règles. Sa réponse fut *Ruy Blas*, écrit à la hâte pour le nouveau Théâtre de la Renaissance — maison obtenue avec le soutien du duc d'Orléans, héritier du trône et admirateur d'Hugo — et triomphalement représenté en novembre 1838 avec Frédérick Lemaître dans le rôle du valet qui aime une reine. La faveur royale, une pension d'une sorte dans la forme d'amitié de cour, et la persistance des partisans firent finalement la différence : le 7 janvier 1841 Hugo fut élu à l'Académie, et dans son discours de réception ce juin il loua Napoléon et la mémoire de la Révolution devant une audience de conservateurs embarrassés, signalant les ambitions politiques qui le porteraient bientôt vers la pairie.
Le voyage et la cérémonie publique façonnèrent les mêmes années. En 1840 Hugo voyagea le long du Rhin avec Juliette, château par château et ruine par ruine ; les lettres qu'il réarrrangea en *Le Rhin* (1842) combinaient la description pittoresque avec une conclusion politique étonnante encourageant une entente franco-allemande comme fondation d'une Europe unie. Ce décembre il vit le retour des cendres de Napoléon aux Invalides, occasion mise en scène par les ministres de Louis-Philippe pour emprunter la gloire impériale, et la célébra en vers qui approfondirent son culte de l'Empereur. La période se ferma dans l'échec : *Les Burgraves*, drame épique du Rhin donné à la Comédie-Française en mars 1843, fut reçu avec froideur, et Hugo, blessé, se retira de la scène pendant près de deux décennies, tournant ses énergies vers la politique et la longue méditation qui deviendraient son plus grand roman.
V. Deuil, politique et la Pairie
1843 – 1848
La période s'ouvre avec la catastrophe qui assombrit le reste de la vie d'Hugo. Le 4 septembre 1843 sa fille aînée adorée Léopoldine, nouvellement mariée à Charles Vacquerie, se noya quand leur bateau chavira sur la Seine à Villequier ; Charles mourut en essayant de la sauver. Hugo, en voyage dans le sud-ouest avec Juliette Drouet, l'apprit des jours plus tard d'un journal dans un café à Soubise. Le coup le réduisit au silence en tant que poète pendant des années ; le chagrin finirait par faire surface dans le grand livre élégiaque de Les Contemplations, notamment « Demain, dès l'aube ».
Les honneurs publics arrivèrent au milieu de cette désolation privée. Déjà Académicien et favori de Louis-Philippe et du cercle du Duc d'Orléans, Hugo fut créé pair de France en avril 1845, lui donnant une plateforme politique et, crucialement, l'immunité légale. La protection s'avéra opportune : en juillet 1845 le peintre Auguste Biard, ayant suivi les mouvements de sa femme, fit surprendre Hugo en adultère par la police avec Léonie Biard (née d'Aunet). Le pair échappa librement ; Léonie fut envoyée à Saint-Lazare puis dans un couvent, et le scandale, bien qu'étouffé dans la presse, blessa la respectabilité d'Hugo et compliqua sa vie entrelacée entre Adèle, Juliette et Léonie.
Repoussé à son bureau, il commença en novembre 1845 le vaste roman sur la pauvreté et la justice alors appelé Les Misères, s'appuyant sur son observation des prisons, tribunaux et pauvres parisiens. À l'étranger son œuvre antérieure acquérait une nouvelle vie : Ernani de Verdi, adapté de Hernani, triompha à La Fenice à Venise en mars 1844, bien qu'Hugo, jaloux de ses droits et hostile aux libertés des librettistes italiens, résista longtemps à sa représentation en France.
L'histoire interrompit ensuite l'art. En février 1848 la chute de Louis-Philippe arrêta le manuscrit au milieu d'une phrase, pendant le procès de Champmathieu ; le livre attendrait quatorze ans. Hugo, élu à l'Assemblée constituante aux élections partielles de juin 1848, entra dans la politique républicaine en tant que conservateur prudent, pour être seulement radicalisé par la répression qui suivit.
VI. Député républicain et opposition au coup
1849 – 1851
Élu à l'Assemblée constituante puis à l'Assemblée législative, Hugo entra dans la session de 1849 encore nominalement conservateur, mais les Journées de juin et la misère de Paris le poussèrent vers la gauche. Le 9 juillet 1849 il se leva pour déclarer que la pauvreté pouvait être abolie, insistant sur le fait que les assemblées avaient le devoir de « détruire la misère » — phrase qui scandalisa la droite et le fit héros des bancs républicains. Sa rupture avec le parti de l'ordre s'élargit en janvier 1850, quand il attaqua la loi Falloux, qui remettait l'enseignement au clergé catholique ; Hugo, qui voulait l'instruction libre et universelle sous l'État, dénonça le « parti clérical » et fut répondu par les huées des alliés de Montalembert.
La crise s'aiguisa autour de la tentative de Louis-Napoléon Bonaparte de réviser la constitution et de prolonger sa présidence. Le 17 juillet 1851 Hugo se moqua des ambitions dynastiques du prétendant — « après Auguste, Augustulus » ; « nous avons eu Napoléon le Grand, devons-nous avoir Napoléon le Petit ? » — forgeant l'étiquette qu'il utiliserait plus tard comme titre de livre. Les représailles touchèrent sa famille : son fils Charles, poursuivi pour un article dans le journal familial L'Événement condamnant la guillotine, a été défendu par Hugo lui-même au tribunal et emprisonné à la Conciergerie, suivi par son frère François-Victor.
La célébrité d'Hugo à l'étranger fut cependant confirmée le 11 mars 1851, quand Rigoletto de Verdi — adapté, contre les souhaits d'Hugo, de sa pièce interdite Le roi s'amuse — triompha à La Fenice à Venise. Après le coup du 2 décembre 1851, Hugo aida à organiser une vaine résistance dans les faubourgs de l'est avant que Juliette Drouet ne lui procure un refuge et un faux passeport ; le 11 décembre il s'enfuit en train à Bruxelles, commençant dix-neuf ans d'exil.
VII. Exil à Bruxelles et Jersey
1852 – 1855
Fuyant Paris après le coup du 2 décembre 1851 de Louis-Napoléon Bonaparte, Hugo atteignit Bruxelles le 12 décembre avec un faux passeport, et là transforma la défaite en invective. Le décret impérial du 9 janvier 1852 le proscrivit nommément parmi les députés républicains, faisant de sa fuite une banishment formelle ; en réponse il composa Histoire d'un crime et, en août 1852, publia le féroce pamphlet Napoléon le Petit. Sa circulation embarrassa le gouvernement belge, qui, anxieux de ne pas provoquer son puissant voisin, préparait la loi Faider contre les attaques contre les chefs d'État étrangers. Hugo quitta Bruxelles le 1er août 1852 et, via Londres, s'installa avec Juliette Drouet et sa famille à Marine Terrace à Saint-Clément, Jersey, en vue de la côte française.
Jersey s'avéra extraordinairement fertile. En novembre 1853 Les Châtiments parurent à Bruxelles et Genève, une édition expurgée circulant ouvertement et le texte complet contrebandé en France dans des livres évidés et des malles à double fond ; la collection fixa le rôle public du poète comme l'accusateur incorruptible de l'Empire. Ce septembre-là, Delphine de Girardin introduisit le ménage aux séances de table tournante : pendant deux ans, avec Charles Hugo comme médium et Auguste Vacquerie enregistrant, la table « parla » avec Shakespeare, Molière, la Mort et l'Ombre du Sépulcre, consolant un père pleurant encore Léopoldine et nourrissant la cosmologie des vastes épiques inachevées Dieu et La Fin de Satan, commencées en 1854.
Hugo se fit aussi une conscience européenne. En janvier 1854 il s'adressa aux habitants de Guernesey et appela la Grande-Bretagne au nom de John Charles Tapner, condamné à être pendu pour meurtre ; la campagne échoua — Tapner fut exécuté le 10 février — mais lança la croisade de toute une vie d'Hugo contre la peine de mort. Son statut auprès des autorités insulaires était plus fragile. Quand le journal des proscrits L'Homme imprima une lettre dénonçant la visite de la Reine Victoria à Napoléon III, ses éditeurs furent expulsés ; Hugo signa une déclaration de solidarité et fut expulsé à son tour, arrivant à Guernesey le 31 octobre 1855.
VIII. Guernesey et les grandes œuvres
1856 – 1869
Expulsé de Jersey en 1855 pour avoir défendu un pamphlet républicain contre la Reine Victoria, Hugo s'installa à Guernesey, où l'exil se durcit en système. Le triomphe de *Les Contemplations* en avril 1856 — autobiographie lyrique en deux volumes divisée entre « Autrefois » et « Aujourd'hui » par la noyade de Léopoldine en 1843, et se fermant avec la visionnaire « Ce que dit la bouche d'ombre » — s'épuisa avec une vitesse qui stupéfia ses éditeurs Hetzel et Pagnerre. Avec le produit il acheta Hauteville House à Saint-Peter-Port, achat aussi politique que domestique : en tant que propriétaire il ne pouvait plus facilement être expulsé. Il fit alors de la maison elle-même une œuvre d'art, assemblant des coffres sculptés, des carreaux de Delft, des tapisseries et des inscriptions en un itinéraire symbolique qui montait des chambres de chêne sombre jusqu'à la lucarne en verre où il écrivait debout, face à la côte invisible de France.
De cet observatoire Hugo construisit la persona de la conscience exilée de l'Europe. Quand Napoléon III proclama une amnistie générale en août 1859, Hugo la refusa dans une déclaration devenue célèbre — il partagerait l'exil de la liberté jusqu'à la fin — transformant une offre de clémence en humiliation publique pour l'Empire. Cette même année il publia la première série de *La Légende des siècles*, épopée en fragments retraçant l'ascension de l'humanité de « La Conscience » et « Booz endormi » vers le futur, et écrivit son appel au nom de John Brown, imprimé dans la presse londonienne mais atteignant l'Amérique après la pendaison de l'abolitionniste. Le modèle se répéta : en 1861 sa lettre au Capitaine Butler dénonça le sac du Palais d'Été par « deux bandits » nommés France et Angleterre ; en 1863 il s'adressa aux soldats de l'armée russe, les exhortant à ne pas tirer sur la Pologne insurgée ; en 1867 il supplia Juárez d'épargner l'Empereur Maximilien, supplie qui arriva encore trop tard. Les interventions, invariablement réimprimées mondialement, firent de Guernesey une capitale morale.
Le travail central de ces années fut la résurrection du *Misères* abandonné. Hugo rouvrit la malle du manuscrit en 1860, passa des mois à l'annoter et l'élargir avec les digressions sur le couvent, l'argot et les égouts, et en 1861 traversa la Belgique pour terminer le livre à Mont-Saint-Jean, marchant le champ de Waterloo chaque jour afin que la bataille puisse être écrite sur place ; il posa sa plume le 30 juin 1861. Albert Lacroix, jeune éditeur bruxellois, emprunta lourdement pour payer un record de 300 000 francs pour les droits de douze ans, et staged a lancement international en 1862, les dix volumes paraissant à Bruxelles et Paris en quelques semaines et en traduction presque immédiatement, la première version anglaise atteignant les lecteurs la même année. Le banquet donné à Bruxelles en septembre 1862 transforma la publication en démonstration politique. La réception fut divisée : Baudelaire produisit une critique duement admiratrice tout en appelant le livre inepte en privé, et Lamartine le dénonça comme une œuvre dangereuse de passion sociale. Rome répondit en le plaçant sur l' Index en 1864, et Hugo répliqua avec *William Shakespeare*, ostensiblement une préface à la traduction monumentale de son fils François-Victor, en réalité un manifeste sur le génie, le progrès et le devoir de l'art.
Sa générosité envers les jeunes écrivains avait déjà été montrée en 1857, quand il salua l'auteur condamné de *Les Fleurs du mal*, et en 1859, quand il dit à Baudelaire que ses vers créaient « un frisson nouveau ». Les années de Guernesey produisirent aussi la légende officielle de la famille, *Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie* (1863), assemblée à partir des notes d'Adèle sous la supervision du poète ; la légèreté païenne de *Les Chansons des rues et des bois* (1865) ; et *Les Travailleurs de la mer* (1866), dédié au rocher de Guernesey, dont la pieuvre devint une mode parisienne. Puis l'équilibre rompit. La reprise de 1867 d'*Hernani*, tolérée pendant l'Exposition universelle, fut raccourcie alors que les applaudissements devenaient oppositionnels ; Adèle mourut à Bruxelles en août 1868, et Hugo ne put accompagner son cercueil que jusqu'à la frontière ; *L'Homme qui rit* (1869) déconcerta les lecteurs et échoua commercialement. Pendant ce temps ses fils et Paul Meurice lancèrent *Le Rappel*, promptement poursuivi — preuve que la fin de l'Empire était proche.
IX. Retour en France et la Commune
1870 – 1875
L'effondrement du Second Empire à Sedan termina dix-neuf ans d'exil du jour au lendemain. Le 5 septembre 1870, le jour après la proclamation de la République, Hugo descendit du train à la Gare du Nord dans une foule qui le portait à travers les boulevards demandant des vers des Châtiments ; il refusa le pouvoir mais resta pour le siège prussien, prêtant son nom à la défense de Paris. Élu à l'Assemblée nationale en février 1871, il se trouva parmi une majorité rurale et monarchiste hostile à tout ce qu'il représentait. Quand il se leva à Bordeaux pour défendre la validité de l'élection de Giuseppe Garibaldi — le bénévole italien qui avait combattu pour la France — il fut crié vers le bas et ne put terminer ; il démissionna de son siège le 8 mars avec dégoût. Cinq jours plus tard son fils Charles mourut soudainement d'une attaque cérébrale à Bordeaux. Hugo ramena le cercueil à Paris et l'enterra à Père-Lachaise le 18 mars 1871, le jour même où la Commune éclatait, de sorte que le cortège funèbre se déplaçait à travers une ville déjà en insurrection.
Hugo partit pour Bruxelles pour régler la succession de Charles et pourvoir aux besoins de ses petits-enfants Georges et Jeanne. Là, horrifié par les massacres de la Semaine sanglante et par le refus de la Belgique d'asile aux vaincus, il annonça dans L'Indépendance belge que sa propre maison place des Barricades abriterait tout fugitif Communard. Une foule lapida ses fenêtres la nuit du 27 mai, et le gouvernement l'expulsa par décret royal, le conduisant au Luxembourg et à Vianden. De retour en France il mena campagne aux élections partielles de Paris sur une seule demande impopulaire — l'amnistie pour les déportés et les condamnés — et fut défait en janvier 1872, après quoi il se retira à Hauteville House à Guernesey.
La poésie et la prose de ces années sont inséparables de cette défaite politique. L'Année terrible (1872) chronique mois par mois la guerre, le siège et la Commune, condamnant l'incendie de Paris et le tir sur les otages mais plaidant pour la clémence ; Quatrevingt-treize (1874), son dernier roman, transpose l'argument à la Vendée de 1793, où la miséricorde de Gauvain et la justice implacable de Cimourdain se détruisent mutuellement. En 1875 il rassembla son bilan politique dans Actes et paroles — Avant l'exil, Pendant l'exil, Depuis l'exil — construisant une image de cohérence républicaine sans rupture. Ses fortunes théâtrales reprirent quand l'Odéon monta Ruy Blas en février 1872 avec la jeune Sarah Bernhardt dans le rôle de la Reine, triomphe pour les deux. Pourtant un verdict générationnel se formait déjà : Arthur Rimbaud, dans la « Lettre du voyant » de mai 1871, salua des aperçus de vision dans l'œuvre tardive tout en rejetant le maître comme « trop caboché » — trop têtu, trop un monument.
X. Sénateur et patriarche national
1876 – 1885
En janvier 1876, après une tentative échouée l'année précédente, Victor Hugo fut élu sénateur de la Seine, prenant son siège à l'extrême gauche d'une assemblée conçue par ses cadres monarchistes comme un frein conservateur à la jeune Troisième République. Il utilisa le tribunal pour une seule cause obsédante : l'amnistie pour les Communards pourrissant encore dans les pontons-prisons ou déportés à la Nouvelle-Calédonie. Son discours du 22 mai 1876 fut rejeté, et il revint à la charge année après année, aligné avec Louis Blanc et Georges Clemenceau à la Chambre, jusqu'à ce que l'amnistie générale soit votée en juillet 1880 — sans doute la plus concrète victoire politique de sa vie, remportée non par l'habileté parlementaire, qu'il manquait, mais par l'autorité morale d'un homme qui avait refusé les compromis de l'exil pendant dix-neuf ans. À côté de cela, en juin 1878 il a présidé le Congrès littéraire international tenu pendant l'Exposition de Paris, où, entouré de Tourguéniev et de délégués de toute l'Europe, il a argumenté que la propriété de l'écrivain dans son œuvre servait le domaine public de l'humanité ; l'association fondée là est devenue un ancêtre direct de la Convention de Berne sur le droit d'auteur.
L'homme privé et créatif était cependant en retraite. L'Art d'être grand-père (1877), écrit pour Georges et Jeanne, les enfants orphelins de son fils mort Charles, transforma le chagrin en mythologie domestique tendre et devint l'un de ses livres les plus populaires. L'année même apporta la deuxième série de La Légende des siècles. Puis, le 27 juin 1878, une congestion cérébrale le frappa après une querelle animée à table à dîner ; ses médecins lui interdirent le travail soutenu. Juliette Drouet l'emmena à Hauteville House à Guernesey pour un dernier été, et à son retour il s'installa au 130 avenue d'Eylau. À partir de ce moment ses fidèles exécuteurs en attente, Paul Meurice et Auguste Vacquerie, exploitèrent les vastes réserves de manuscrits accumulées en exil : Le Pape (1878), La Pitié suprême (1879), Religions et religion et L'Âne (1880), Les Quatre Vents de l'esprit (1881), le drame longtemps retenu Torquemada (1882) et la série finale de La Légende des siècles (1883) parurent comme d'un oracle inépuisable, bien que la plupart avaient été composés des années plus tôt.
L'apothéose vint le 27 février 1881, quand Hugo entra dans sa quatre-vingtième année. La République, ayant besoin de saints fondateurs, orchestrait une fête nationale : environ six cent mille personnes défilèrent devant sa fenêtre pendant des heures sous des arcs de triomphe, et l'avenue d'Eylau fut renommée avenue Victor-Hugo. Pourtant la même année Émile Zola le prononça ruine magnifique, un romantique dont la rhétorique la génération naturaliste avait dépassée — verdict qui mesurait la distance entre Hugo l'écrivain vivant et Hugo l'idole civique. Le théâtre vivant répliqua en novembre 1882, quand la Comédie-Française relança Le Roi s'amuse exactement cinquante ans après sa censure par les ministres de Louis-Philippe ; le triomphe ferma un cercle ouvert en 1832, et La Gioconda de Ponchielli (1876), tirée par Arrigo Boito de Angelo, tyran de Padoue, montrait jusqu'où ses drames avaient voyagé dans l'opéra européen.
Le 31 août 1881 il rédigea le testament qui façonna son après-vie : cinquante mille francs aux pauvres, un corbillard de pauvre, et un refus de prières de toute église, couplé avec la foi en un Dieu au-delà du dogme. Juliette Drouet, sa compagne d'un demi-siècle, mourut du cancer le 11 mai 1883 ; après elle, il écrivit presque rien. Il mourut de congestion pulmonaire le 22 mai 1885. Le gouvernement, saisissant le moment, décréta le 26 mai que le Panthéon soit retiré du culte catholique et restauré à sa fonction révolutionnaire comme temple des grands hommes. Le 31 mai son cercueil reposait sous un Arc de Triomphe drapé ; le jour suivant environ deux millions de personnes l'ont escorté au Panthéon — funérailles qui consacrèrent à la fois le poète et la République laïque qu'il était venu incarner.